Harcèlement, viols chez Activision : Bobby Kotick savait, selon le Wall Street Journal

Photo d’en-tête : Bobby Kotick par Steven Simko – licence CC-By-SA 2.0

L’article a fait l’effet d’une bombe : le Wall Street Journal a révélé hier que Bobby Kotick, PDG d’Activision, était au courant depuis des années d’accusations de viols et harcèlement sexuel au sein du studio. Non seulement il n’aurait pas agi, mais il aurait sciemment caché ces accusations au conseil d’administration du groupe.
Des faits qui ont d’ores et déjà provoqué des réactions fortes au sein d’Activision, une partie des personnes employées par le géant du jeu vidéo demandant le départ pur et simple de Bobby Kotick.

Rappel des faits précédents

Plus tôt dans l’année, le Department of Fair Employment and Housing de Californie, agence gouvernementale en charge notamment de la lutte contre les discriminations au travail, avait porté plainte contre Activision Blizzard, éditeur des licences Call of Duty, World of Warcraft ou encore Overwatch.
Le groupe était alors accusé non seulement de permettre, mais même d’encourager les comportements de harcèlement sexuel au sein même de l’entreprise, mais aussi de pratiques discriminatoires lors du recrutement et des promotions.

Activision Blizzard avait aussitôt nié en bloc, provoquant une forte réaction interne : une lettre ouverte signée par 2600 des 9500 personnes du groupe fut publiée, exigeant qu’Activision prenne les allégations au sérieux et mette en place les changements nécessaires. Bobby Kotick avait finalement promis un passage en revue des faits, mais sans convaincre l’ensemble du studio : le 28 juillet, des équipes d’Activision Blizzard avaient symboliquement quitté leur poste en signe de protestation, avec le soutien d’autres personnes de l’industrie de joueuses et joueurs.
En outre, des actionnaires avaient lancé une class action contre Activision, accusant l’entreprise d’avoir manqué à ses obligations légales et financières.

Bobby Kotick, donc, expliquait n’avoir été au courant des problèmes internes qu’à partir de la plainte et de la lettre ouverte. Plus largement, Activision persistait à considérer publiquement que la plainte déformait les faits.

Que révèle le Wall Street Journal ?

L’article du Wall Street Journal, signé Kristen Grind, Ben Fritz et Sarah E. Needleman, contient plusieurs révélations majeures, la principale étant justement que Bobby Kotick savait qu’il existait des accusations en interne, bien avant la plainte de l’autorité californienne, et n’a rien fait.

Voici les principaux points :

  • Depuis la plainte californienne, Activision a reçu plus de 500 plaintes de personnes actuellement employées par le groupe ou l’ayant été, concernant entre autres des faits de harcèlement sexuel, agressions sexuelles, bullying, inégalités salariales.
    Une porte-parole d’Activision a indiqué au journal que ces plaintes étaient en cours d’investigation.
  • En juillet 2018, l’avocat d’une ex-employée de Sledgehammer Games (studio lié à la licence Call of Duty et faisant partie d’Activision) a contacté la direction d’Activision pour indiquer que sa cliente avait été violée deux fois par son superviseur masculin, en 2016 et 2017, au sein du studio et lors d’évènements de travail, après avoir subi des pressions pour boire de l’alcool en excès.
    L’employée avait contacté le département RH du studio et d’autres superviseurs, sans que rien ne soit fait.
    L’e-mail menaçait donc de porter plainte contre le groupe, qui décida finalement de négocier un arrangement hors des tribunaux. L’ex-employée avait par ailleurs signalé un des viols à la police.
    Bobby Kotick n’aurait pas informé le conseil d’administration des accusations ni de l’arrangement légal.
  • En août, Jennifer Oneal, employée de longue date, fut nommée codirectrice du studio Blizzard (qui fait lui aussi partie d’Activision). Il s’agissait de la première femme nommée à un tel poste chez Activision. Quelques semaines plus tard, elle envoya un courrier interne à l’équipe légale d’Activision, critiquant l’inaction du groupe pour faire évoluer sa culture interne, dénonçant avoir été elle-même victime de harcèlement durant sa carrière chez Activision. Elle dénonçait aussi être moins payée que l’autre codirecteur (masculin) de Blizzard, malgré des fonctions identiques.
    Cette dernière accusation est à remettre dans son contexte : Jennifer Oneal et son collègue avaient justement été nommés à leurs postes… Dans la foulée de la plainte californienne qui portait entre autres sur les inégalités salariales.
    Bobby Kotick est directement cité : il aurait participé à une fête interne en 2007 comportant danseuses peu vêtues et pole dance. La porte-parole d’Activision en lien avec le Wall Street Journal indique que Bobby Kotick « ne se souvient pas » d’une telle fête.
    Enfin, Jennifer Oneal expliquait dans sa lettre à l’équipe légale vouloir discuter des termes d’une démission, soulignant avoir été discriminée spécifiquement en raison de ses origines et son orientation sexuelle.
    Elle annonça publiquement son départ le 2 novembre dernier. Il sera effectif en fin d’année.
  • Dan Bunting, codirecteur d’un autre studio d’Activision, Treyarch, a été accusé par une employée de harcèlement sexuel. Les faits remontent à 2017.
    En 2019, le département des ressources humaines d’Activision lança une enquête interne, avec d’autres superviseurs. La conclusion de l’enquête recommandait que Bunting soit licencié purement et simplement. Bobby Kotick serait alors intervenu afin que Bunting reste au sein du groupe.
    Bunting n’a pas commenté l’affaire auprès du Wall Street Journal, mais une porte-parole d’Activision a avancé qu’une investigation externe avait eu lieu en 2020, que le groupe avait finalement choisi de ne pas licencier Bunting, mais de prendre « d’autres mesures disciplinaires ».
    Suite aux questions du Wall Street Journal sur ces évènements, Bunting a finalement quitté Activision.
  • L’an passé, au moins 30 femmes ayant travaillé dans la division esport d’Activision ont envoyé une lettre à leurs superviseurs, dénonçant de nombreux cas de harcèlement sexuel, agressions sexuelles : contacts physiques imposés, commentaires désobligeants, exclusion de réunions importantes, etc.
    Selon les sources du Wall Street Journal, Bobby Kotick était au courant de l’e-mail.
    La porte-parole d’Activision avance que depuis, l’équipe dirigeante de la division esports a eu droit à des formations sur la diversité et l’inclusion.
  • Bobby Kotick lui-même a été accusé de comportements douteux. L’article nous apprend par exemple qu’une de ses assistantes s’était plainte en 2006, évoquant notamment un message sur répondeur dans lequel il menaçait de la faire tuer. L’affaire a été réglée hors des tribunaux. La porte-parole d’Activision parle de « regrets profonds » de la part de Kotick.
  • Des personnes ayant fait partie de différents studios du groupe mettent en avant deux problèmes principaux qui expliqueraient ces multiples cas : une politique très permissive sur la consommation d’alcool au sein du groupe, et le fait que Bobby Kotick a longtemps laissé les studios « opérer de façon aussi indépendante que possible », ce qui pour lui serait le secret de la production de jeux à succès.
    Les sources du Wall Street Journal évoquent aussi des comportements qualifiés de « courants » tels que des commentaires sur l’apparence des femmes, le partage de contenu pornographique, des sorties dans des strip-clubs organisés par les équipes.
    La porte-parole d’Activision avance auprès du Wall Street Journal que les ressources humaines des studios étaient indépendantes jusqu’en 2019, et a admis que par le passé « des employés se sont conduits de façon très regrettable ».

L’article du Wall Street Journal dépeint donc une situation particulièrement sombre, avec des faits étalés sur plusieurs années et gérés de façons complaisante et persmissive, en contradiction avec les obligations éthiques et légales d’un employeur.

Colère en interne, le conseil d’administration derrière Kotick

Dans la foulée de la publication de l’article, des employés du campus de Blizzard en Californie ont quitté leur poste pendant plusieurs heures en signe de protestation, exigeant la démission de Bobby Kotick. Covid oblige, d’autres membres du studio, en télétravail, se sont joints au mouvement virtuellement.

Le conseil d’administration d’Activision, qui n’aurait donc pas été informé de nombreux problèmes internes selon l’article du Wall Street Journal, a de son côté choisi de continuer à soutenir Kotick.
Ce conseil est actuellement composé de Reveta Bowers, Robert Corti, Hendrik Hartong III, Brian Kelly, Bobby Kotick, Barry Meyer, Robert Morgado, Peter Nolan, Dawn Ostroff, Casey Wasserman.

Voici la traduction de leur communiqué :

Le Conseil Activision Blizzard reste concentré sur l’objectif de faire d’Activision Blizzard l’entreprise la plus accueillante et inclusive de l’industrie. Sous la direction de Bobby Kotick le groupe implémente déjà des changements à la pointe de l’industrie, y compris une politique de tolérance zéro en ce qui concerne le harcèlement, un dévouement à parvenir à une augmentation significative de femmes et personnes non binaires dans notre force de travail, et à investir significativement en interne et en externe afin accélérer la création d’opportunités pour des talents diversifiés. Le Conseil reste confiant dans le fait que Bobby Kotick a fait face de façon appropriée aux problèmes internes portés à sa connaissance.

Les buts que nous nous sommes fixés sont à la fois critiques et ambitieux. Le Conseil reste confiant envers le leadership de Bobby Kotick, son engagement et sa capacité à atteindre ces objectifs.

Bobby Kotick persiste et signe

De son côté, Bobby Kotick a envoyé une vidéo aux équipes, explique le journaliste Jason Schreier. Il y attaque le Wall Street Journal sans le nommer, dénonçant «  un article qui dépeint une image inexacte et fallacieuse de notre entreprises, de moi personnellement, et de mon leadership ». Il réaffirme en outre sa volonté de faire d’Activision «   le lieu de travail le plus acueillant et le plus inclusif qui soit ».

On peut trouver sur le site du groupe la retranscription intégrale de ses propos.

Chute boursière

Dans la foulée des révélations du Wall Street Journal et des réponses d’Activision, le cours de bourse a fortement chuté aujourd’hui.

Et maintenant ?

L’affaire ne va évidemment pas s’arrêter ici. À ce stade, le maintien de Bobby Kotick à son poste par le conseil d’administration peut sembler surréaliste, d’autant plus que ce dernier leur aurait donc caché des informations pourtant majeures.

Soulignons que les termes actuels du contrat de Bobby Kotick en tant que PDG prévoient un parachute doré de 300 millions de dollars s’il était remplacé sans justification par le conseil d’administration, 300 000 dollars seulement dans le cas d’un licenciement pour cause réelle et sérieuse (termination for cause).

Nous aurons l’occasion de revenir à nouveau sur cette affaire. D’ici là, notez que l’article du Wall Street Journal est accessible sur abonnement uniquement, mais les 2 premiers mois sont à 1 €.
En outre, Ben Fritz, co-auteur de l’article, a publié sur Twitter de larges extraits. On ne peut évidemment que saluer le travail des trois journalistes Kristen Grind, Ben Fritz et Sarah E. Needleman : malheureusement, comme le montre l’historique d’Activision ou les problèmes au sein d’Ubisoft, les révélations publiques sont bien souvent le seul moyen d’obtenir des changements significatifs au sein de grands groupes.

Pour aller plus loin

Si vous avez des informations à apporter au Wall Street Journal, l’en-tête de l’article (disponible sans abonnement contrairement à son contenu), vous donnera accès aux e-mails des journalistes en cliquant sur leurs noms.

Rappelons qu’en France, des entités comme l’association Women In Games, le syndicat STJV (qui a donné lieu au lancement de plusieurs sections syndicales au sein d’Ubisoft) sont positionnés sur ces sujets. N’hésitez pas à vous intéresser à leurs activités.
Par ailleurs, des associations comme l’AVFT, pourront vous apporter soutien, conseils si vous avez été victime de faits de harcèlement, violences sexuelles au travail, quelle que soit votre secteur d’activité (jeux vidéo ou non).

Enfin, vous pouvez contacter la rédaction 3DVF par e-mail : contact@3dvf.com.

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4 commentaires

Shadows 17 novembre 2021 at 17 h 29 min
Nouvel article chez IGN en complément : le co-directeur qui travaillait aux côtés de Jen Oneal explique qu’ils ont demandé, tous les deux, à ce que leur salaire soit identique.
Et que le studio a refusé… Jusqu’à ce qu’elle démissionne. https://www.ign.com/articles/blizzard-jen-oneal-mike-ybarra-equal-pay-after-resignation
Précision également, elle a démissionné mais reste en poste jusqu’en fin d’année en raison du préavis ; j’ai clarifié l’article en ce sens.
johan26 17 novembre 2021 at 17 h 32 min
C’est bien d’avoir rajouté tous les liens d’associations spécialisées en fin d’article :D
Shadows 18 novembre 2021 at 13 h 35 min
@johan26 j’essaie de le faire systématiquement sur ce genre d’article désormais, tout comme quand on parle de suicide : ça ne coûte rien et ça peut aider du monde…

Au passage j’en profite pour signaler que l’AVFT est dans les "œuvres ou organismes d’intérêt général ou reconnus d’utilité publique", donc permet d’obtenir une réduction d’impôt égale à 66% du montant du don, dans la limite de 20% du revenu imposable.
Autrement dit, si vous êtes imposables et que vous donnez 100€, il vous en coûtera en pratique 34€.
Ca se passe ici : https://www.helloasso.com/associations/avft/formulaires/2/widget

Shadows 19 novembre 2021 at 11 h 29 min
Une pétition interne a été lancée pour réclamer le départ du PDG, Bobby Kotick. Les signatures sont publiques, les personnes du groupe font donc publiquement savoir leur désaccord.
Déjà plus de 1100 signatures, soit entre 10 et 15% de l’ensemble du groupe.

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