Ubisoft Forward

Culture toxique chez Ubisoft : lettre ouverte, plainte et « promesses non tenues »

Image d’en-tête : Yves Guillemot, PDG d’Ubisoft, évoquant les problèmes internes au studio en 2020.

Souvenez-vous : durant l’été 2020, des révélations nombreuses et concordantes avaient mis en lumière des faits de harcèlement sexuel, psychologique, et même des agressions ou tentatives d’agressions sexuelles au sein du studio Ubisoft. Pire encore, les témoignages mettaient en avant l’inaction de la hiérarchie, et l’implication directe de certains membres hauts placés du groupe.
Ubisoft avait fini par reconnaître des « comportements toxiques » et la nécessité de « changements structurels », promettant tout une série de mesures et évolutions. Plusieurs départs avaient aussi été annoncés, dont celui de Serge Hascoët (ex numéro 2 du groupe). Le PDG Yves Guillemot, lui, avait choisi de rester en place.

Deux grands développements récents nous incitent à revenir sur cette affaire.
En résumé :

  • d’une part, une lettre ouverte signée par environ un millier de personnes faisant partie ou ayant fait partie d’Ubisoft dénonce l’inaction du groupe depuis les promesses de changement : la direction est accusée de traîner des pieds sur le dossier, de ne pas agir suffisamment et de continuer à protéger des personnes responsables ou complices des troubles graves dénoncés l’an passé.
  • d’autre part, le syndicat Solidaires Informatique porte plainte contre Ubisoft et certaines personnes au coeur de l’affaire, dont le PDG Yves Guillemot.

« Des promesses vides », dénonce une lettre ouverte

Evoquons tout d’abord la lettre ouverte.

Suite à des révélations de graves problèmes internes dans un autre studio, Activision Blizzard (nous reviendrons sur le sujet dans un article dédié), environ un millier d’employés actuels ou passés d’Ubisoft ont signé une lettre ouverte, relayée par Stephen Totilo (qui dirige la newsletter Axios Gaming et fut le rédacteur en chef de Kotaku.com).

Outre un soutien aux personnes employées chez Activision Blizzard, la lettre ne mâche pas ses mots. Elle est à retrouver plus bas en intégralité, et en voici les points principaux :

  • la lettre indique que si les équipes ont accordé le bénéfice du doute au management quand celui-ci a exprimé sa surprise l’an passé, les paroles n’ont pas été suivies de vrais changements. La lettre ouverte dénonce « des promesses vides, et une incapacité ou absence de volonté de se séparer des coupables connus ». Les mesures mises en place ne suffisent pas, selon les signataires, qui soulignent que les formations de sensibilisation ne servent à rien si ceux qui en ont le plus besoin les ignorent.
  • pour les signataires, une évolution ne sera possible qu’avec des actions à l’impact fort et réel, comme le fait d’écarter du groupe les « piliers » qui sont complices voire actifs dans l’affaire. Les personnes déjà renvoyées n’étant, selon la lettre, que le sommet visible de l’iceberg. Les signataires accusent Ubisoft d’avoir laissé une partie des coupables démissionner sans sanction ou, pire, de les avoir promus ou déplacés dans d’autres équipes/studios en leur donnant de multiples secondes chances sans qu’ils aient à subir les conséquences de leurs actes.
  • la lettre insiste sur le fait qu’il en va de la vie et de la santé physique/psychique des employés, et que des changements fondamentaux sont nécessaires.
  • Enfin, la lettre appelle à ce que les gros éditeurs comme Ubisoft, Activision Blizzard et autres collaborent pour un vrai changement dans l’industrie, avec la mise en place de règles communes dans la gestion et le traitement des plaintes. Un traitement qui ne peut se faire, insiste la lettre, qu’en partenariat avec des employés ne faisant pas partie du management, mais aussi avec des représentants des syndicats.
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La lettre ouverte de personnes employées ou ex-employées d’Ubisoft

Ubisoft a par la suite répondu. Dans un premier temps, via un bref communiqué qui prend note de la lettre ouverte, mais n’évoque aucune nouvelle action concrète : Ubisoft s’auto-congratule du travail accompli depuis un an pour mettre en place des changements internes. Le même travail accompli que le millier d’employés et ex employés qualifiaient de promesses vaines, donc.

We have carefully read the letter signed by former and current Ubisoft employees. We have a deep respect for the engagement of our teams who are pushing for changes within our industry. We want to be very clear that we take this letter – and the issues it raises – very seriously. Over the past year, we have committed to engaging with our employees to enact fundamental changes. Many of these changes have been driven by internal feedback and insights shared by our teams and we are grateful for this ongoing communication.

Ubisoft has made significant and meaningful changes that seek to create a safe and inclusive work environment for all, and there is still more work to be done. We absolutely stand behind these efforts and the positive impact they have had on our company culture while also recognizing that we must continue to engage with our employees to ensure we are creating a workplace where they feel valued, supported and most importantly, safe.

La réaction d’Ubisoft

Yves Guillemot lui-même, PDG du groupe, a par ailleurs envoyé un e-mail à l’ensemble des équipes d’Ubisoft.

On y retrouve le même message : Guillemot avance que l’équipe de direction a pris en compte avec sérieux la lettre, explique qu’il tient personnellement à renouveler les engagements pris pour changer Ubisoft en profondeur. Puis explique qu’un travail important a déjà été fait, mais que les changements sont « un long processus » et qu’il reste beaucoup à faire.
Il annonce le recrutement d’une nouvelle personne au poste de vice-président/présidente des relations globales avec les employés, et annonce également qu’une nouvelle enquête auprès de l’ensemble des personnes du studio sera lancée d’ici la fin de l’année.

Les solutions concrètes proposées dans la lettre ouverte ne sont donc pas adoptées, et certains points sont même totalement éludés (le fait que certains responsables toxiques n’aient pas encore été écartés).

As many of you know, an open letter signed by current and former Ubisoft team members was published yesterday. For those of you who didn’t see it you can find the article here along with our external statement. This letter expressed strong support for the developers at Activision Blizzard and advocated for large-scale change within our industry. It also raised concerns about Ubisoft and our culture. We reviewed this letter as a leadership team, and we take the issues it raises seriously. For this reason, I want to personally reiterate our commitment to creating real and lasting change at Ubisoft.

We have made important progress over the past year. Since last summer we have implemented new anonymous reporting tools, revamped our HR processes including new global policies to prevent and manage discrimination, retaliation, harassment, installed a new code of conduct, rolled out mandatory training, established a content review group and are bringing in new leadership across major studios, HR, D7I, Editorial and Production. These are important steps forward, but this is a long process, and there is still more work to be done.

Yesterday’s letter expresses concern from employees who want to make Ubisoft a better place. We have heard clearly from this letter that not everyone is confident in the processes that have been put in place to manage misconduct reports. This is a top priority for Anika, who continues to ensure they are robust and independent. In addition to our current processes, we are currently recruiting a new VP Global Employee Relations.

I have always valued free expression at Ubisoft, and I strongly believe this is key for us. This is why last year we launched more than 300 listening sessions with 1500+ team members as well as the company-wide survey and global audit. The feedback from these initiatives has been invaluable in driving our plan forward, and we will offer new sessions for you all to share additional thoughts and feedback on these topics. A new company wide survey (formerly known as Express Yourself) will be launched before the end of the year. We will also continue to empower our Employee Resource Group (ERG) network, by creating more visibility, and leadership support to keep bringing new ideas and initiatives to the table.

You can expect another update in Q3, including next steps on the Values Project, D&I and our HR roadmap. I encourage you to keep sharing your feedback and experiences; you can get in touch with me personally, speak with your management or share comments on Mana. Myself and the entire leadership team is committed to building a better Ubisoft for all of us.

L’e-mail envoyé par Yves Guillemot aux équipes d’Ubisoft

Face à ces réponses décevantes, un nouveau communiqué des employés et ex employés a été diffusé, rappelant les mesures concrètes attendues et dénonçant leur mise à l’écart dans les réponses d’Ubisoft et Guillemot.

To the Management of Ubisoft,

We want to say that we have read and acknowledged the public response and the message from Yves tonight.

It seems, however, that the majority of our demands were sidelined and few of our points have been addressed.

We are aware that the company has made some improvements, and we are happy to hear that Yves and the leadership team agree that it is not enough.

However, Ubisoft continues to protect and promote known offenders and their allies. We see management continuing to avoid this issue.

It is also worth clarifying that an invitation to reach out to company management personally is not the same thing as having a collective seat at the table.

We looking forward to a full response to all the issues raised and all of our demands:

Stop promoting, and moving known offenders from studio to studio, team to team, with no repercussions. This cycle needs to stop.

We want a collective seat at the table, to have a meaningful say in how Ubisoft as a company moves forward from here.

Cross-industry collaboration, to agree to a set of ground rules and processes that all studios can use to handle these offences in the future.
This collaboration must heavily involve employees in non-management positions and union representatives.

By being the first to start this collaboration Ubisoft has the opportunity to be at the forefront of creating a better future for the games industry. We demand that this work be done in collaboration with employees at all levels.

We want to see real, fundamental change within Ubisoft and across the industry, for the sake of our members. Again, we look forward to a response that addresses all the issues raised and properly acknowledges our demands.

La seconde lettre ouverte

La confrontation entre la base du groupe et son équipe dirigeante est donc loin d’être terminée.

Solidaires Informatique porte plainte

En parallèle de ces échanges, l’affaire avance aussi sur le plan judiciaire. le syndicat Solidaires Informatiques, qui était fortement impliqué dans la dénonciation des abus et problèmes au sein d’Ubisoft, a porté plainte le 15 juillet contre Ubisoft pour ce que le syndicat qualifie de « harcèlement sexuel institutionnel ».

La plainte cible certaines personnes précises, comme :

  • Tommy François (ex vice-président des services Editorial & Créatif), visé par des témoignages de harcèlement sexuel et même d’agression ;
  • Serge Hascoët (ex directeur créatif Monde), visé par des accusations de harcèlement sexuel, et l’assistant de ce dernier ;
  • Cécile Cornet, ex responsable Talents et Communication ;
  • Yves Guillemot, PDG du groupe.

Le syndicat a publié en début de semaine une série de vidéos autour de cette plainte, avec un récapitulatif des faits et de la plainte, du rôle du syndicat.
Les vidéos sont aussi l’occasion pour Solidaires Informatique d’appeler les victimes ou témoins qui ne se seraient pas déjà exprimées à les contacter, avec bien évidemment la promesse que leur anonymat sera respecté et qu’aucune action liée à leur témoignage ne sera lancée sans leur accord.

Une affaire à suivre

En se regroupant, que ce soit de façon formelle au travers d’un syndicat ou plus informelle via une lettre ouverte, les équipes d’Ubisoft mettent à nouveau la direction face à ses responsabilités. Reste à voir si la tête d’Ubisoft, cette fois, les écoutera.

Nous aurons évidemment l’occasion de revenir à nouveau sur les développements liés à cette affaire. D’autant plus que les situations évoquées ici ne sont évidemment pas isolées : les solutions qui pourront être trouvées ont donc vocation à être déployées ailleurs.

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4 commentaires

phicata 6 août 2021 at 16 h 42 min
C’est Blizzard qui est dans la tourmente aussi.
johan26 6 août 2021 at 18 h 54 min
Ils portent plainte contre des gens déjà partis ?
Shadows 6 août 2021 at 19 h 30 min
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C’est Blizzard qui est dans la tourmente aussi.

Oui, je compte d’ailleurs faire un article récapitulatif sur cette affaire également. D’autant que la mobilisation a été efficace.

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Ils portent plainte contre des gens déjà partis ?

L’un n’empêche pas l’autre : il y a d’un côté les sanctions au sein de l’entreprise (licenciement, ou "démission"), de l’autre l’aspect judiciaire classique. Cas hypothétique : un supérieur te frappe au bureau. Il pourra être licencié pour faute grave, mais ça ne t’empêche pas de porter plainte pour coups et blessures.

Merlinone 10 août 2021 at 21 h 01 min
Impressionnant toute cette affaire. Merci de nous tenir informés 3Dvf.

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