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Annecy 2019 : Un Work In Progress très prometteur pour la série Les Culottées

Les Culottées

Les séances Work In Progress sont un des moments forts du Festival d’Annecy : les équipes derrière de futurs films ou séries d’animations y dévoilent les coulisses de leurs projets, avec bien souvent des informations passionnantes car plongeant au coeur de la démarche artistique et technique.
Cette année, la présentation de Silex Films/Silex Animation ne dérogeait pas à la règle, bien au contraire. Nous avons eu droit à un aperçu de la future série Les Culottées, adaptation pour le petit écran de la bande dessinée à succès de Pénélope Bagieu.

Pour les personnes qui ne connaîtraient pas déjà cette oeuvre, un petit rappel : Pénélope Bagieu avait, sous la forme d’un blog puis de deux volumes papier sortis chez Gallimard, dressé le portrait de 30 femmes historiques. Leur point commun : avoir bravé les interdits et normes sociales de l’époque. Au fil des pages s’étalent ainsi les parcours de l’impératrice chinoise Wu Zetian, de la nageuse Annette Kellerman, de la journaliste Nellie Bly qui fut une des pionnières du reportage clandestin, ou encore de l’astronaute Mae Jemison.

Après un gros succès en librairie (450 000 exemplaires) puis une traduction dans différentes langues, une adaptation en série animée fut lancée. Comme nous l’ont expliqué les réalisatrices Mai Nguyen Phuong et Charlotte Cambon de Lavalette (accompagnées de la productrice Priscilla bertin et la productrice exécutive Philippine Gelberger), l’oeuvre se prête très bien à ce genre d’exercice : le découpage en biographies donne la formule parfaite pour extraire les épisodes. La série reprendra donc les mêmes portraits que les bandes dessinées, mais cherche à apporter une vision complémentaire plus qu’une adaptation basique.
En ce qui concerne le positionnement, le choix a été fait de viser les 9 ans et plus, avec 30 épisodes de 3 minutes 30. Le sujet de l’oeuvre ayant une vocation politique forte, cet aspect a sous-tendu l’ensemble de l’adaptation. Ainsi, ce sont des femmes qui ont scénarisé et réalisé les épisodes. 

Les Culottées

Après cette entrée en matière, les réalisatrices nous ont donné leur vision de l’adaptation. Il fallait tout d’abord trouver une structure donnant une identité à la série. Le choix a donc été fait de se concentrer sur une idée forte par personnage : chaque femme historique est présentée avec son environnement et un problème initial, suivi d’une reprise en main de la situation par l’héroïne. Un « moment Rocky », comme l’a expliqué l’équipe, qui se prolonge avec un suivi du combat personnel de chaque femme, et un slogan ou mantra qui permet de donner un sens global à l’épisode.
Côté voix, c’est l’actrice Cécile de France qui incarne à la fois toutes les Culottées et la voix off : là encore, un moyen de lier les épisodes et de renforcer l’identité du projet. 

Côté mise en scène, on imagine évidemment la difficulté de résumer une vie entière en 3 minutes 30. Encore plus lorsque l’épisode impose de clarifier des questions géopolitiques complexes ou des pans d’histoire méconnus : par exemple, une des femmes évoquées est Josephina van Gorkum, hollandaise catholique du 19ème siècle qui lutta contre la ségrégation religieuse alors en place. Un point historique qui, il faut bien l’avouer, est assez méconnu en France.
L’animation s’avère particulièrement utile dans ce genre de situation, ont expliqué Mai Nguyen Phuong et Charlotte Cambon de Lavalette, puisqu’elle permet de condenser et de symboliser des faits, donc de gagner en temps et efficacité. Le split screen est par exemple un excellent moyen de montrer les tensions, et l’utilisation de couleurs différentes est parfaite pour faire passer l’idée de deux « camps » dans un contexte historique.
Autre point délicat : la violence. Silex Animation a choisi de ne pas la représenter directement, préférant le off et la symbolique aux coups et massacres explicites. Un moyen de conserver un public large, sans pour autant édulcorer les faits ou perdre en justesse historique.
La conférence a d’ailleurs été plusieurs fois l’occasion de constater à quel point l’équipe a pris du recul sur son propre travail. Ainsi, les mouvements des héroïnes ont fait l’objet d’une réflexion afin d’éviter de retomber dans certains clichés. Autre exemple donné : dans un des épisodes, le contact physique entre deux personnages est utilisé pour évoquer des abus. L’équipe a donc pris soin d’éviter les contacts physiques avec d’autres personnages de l’épisodes, afin de renforcer cette symbolique.

Nous avons eu droit à un focus particulier sur l’épisode qui concerne l’astronaute Mae Jemison, afin de mieux visualiser le processus concret d’adaptation et fabrication.
Le travail commence avec l’extraction de la palette de couleurs de la bande dessinée, et par la mise en place d’un design de référence. Pénélope Bagieu n’avait pas hésité à utiliser des couleurs très diverses, avec parfois des peaux bleues ou vertes. Ce choix graphique a été respecté, sauf dans l’épisode de Mae Jemison : cette dernière évoquait explicitement sa couleur de peau dans le texte prévu, et l’entendre parler de peau noire tout en ayant un visage d’une autre couleur aurait risqué de perdre le public.
Après avoir mis en place un turn du personnage pour valider son apparence, place aux costumes et looks : de quoi créer un line-up de l’héroïne tout au long de sa vie, si l’épisode le nécessite. Bien évidemment, le budget étant serré, des compromis sont effectués : une coiffure ou un pantalon peuvent ainsi être conservés à différentes époques de la vie du personnage central.
Les personnages secondaires ont un design plus simple, et des couleurs qui font ressortir la femme au coeur de l’épisode. Ils sont même parfois réutilisés dans plusieurs épisodes.
Place ensuite au color script (crucial, la couleur permettant comme on l’a vu plus haut d’aider la narration) et à l’animation 2D, avec un mélange d’animation traditionnelle et de puppets.
Visuellement, l’équipe s’est notamment inspirée de Fedor Khitruk et son Film, film, film (1968) ou des productions UPA. Un choix qui en plus de donner une identité forte à la série, colle à la fois à la volonté graphique des réalisatrices et au budget du projet.

Line Up

L’aspect production de la série n’a pas été négligé non plus dans la conférence. La productrice Priscilla bertin et la productrice exécutive Philippine Gelberger ont souligné que le fait de ne pas pouvoir réutiliser les décors et personnages principaux revient finalement à créer 30 courts-métrages, le tout dans une économie de série télévisée. En pratique, les deux réalisatrices se sont réparties les épisodes, et l’équipe compte 25 personnes dont une majorité de femmes : un nombre finalement assez réduit au regard du travail à accomplir, mais qui selon Silex devrait permettre d’assurer une meilleure cohérence visuelle. La fabrication a étalée sur 12 mois, dans les studios de Silex Animation à Angoulême.

Dans l’ensemble, ce Work In Progress s’est avéré passionnant : nous avons particulièrement apprécié cette plongée dans un projet qui a fait l’objet d’une réflexion aussi bien sur le fond que sur la forme, avec des choix guidés à la fois par des contraintes économiques, une vision artistique claire et un concept évidemment politique.
France Télévisions ayant coproduit la série, la diffusion se fera sur le service public, probablement sur France 5. Il ne s’agira en revanche pas d’une case destinée au jeune public : l’objectif est d’arriver à mettre en avant la série auprès d’un large public. Une diffusion en ligne, sur le site internet de France Télévisions, a aussi été évoquée. Rendez-vous dans quelques mois pour découvrir le résultat.

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