John Lasseter embauché par Skydance Animation, malgré son lourd passif

John Lasseter

David Ellison, CEO de Skydance Media, a annoncé l’embauche de John Lasseter, qui a quitté les studios Disney fin décembre après plusieurs mois en tant que simple consultant. Lasseter a été nommé Head Of Animation, et supervisera donc à nouveau des projets d’animation.
En arrivant chez Skydance, Lasseter reprend le rôle occupé jusqu’ici par Bill Damaschke, ancien Chief Creative Officer de DreamWorks Animation.

L’annonce a de quoi surprendre. Rappelons que John Lasseter, réalisateur de Toy Story, Cars ou 1001 Pattes, avait en 2017 été accusé de faits particulièrement graves avec de multiples cas de harcèlement et agressions sexuelles envers des employées du groupe Disney. Des faits qui se sont étalés sur de nombreuses années et ont été corroborés par de multiples témoignages. Commentaires inappropriés envers le personnel féminin, contacts physiques imposés tels que des « câlins », baisers et des mains baladeuses font partie des éléments remontés au travers de Variety ou du Hollywood Reporter.
Rappelons également que de toute évidence, le management était parfaitement au courant des agissements de Lasseter, et n’a pas voulu ou su agir, préférant peut-être privilégier celui qui a eu un rôle considérable dans le succès de Pixar et Disney depuis le milieu des années 90. Un choix qui, comme l’a montré le témoignage d’une ancienne artiste de chez Pixar, à ruiné la carrière de certaines employées : l’artiste expliquait par exemple avoir été exclue de réunions de travail… Car Lasseter « avait des difficultés à se contrôler » face aux jeunes femmes du studio ; elle avait fini par claquer la porte de l’entreprise. Ce même témoignage soulignait que le comportement de Lasseter avait des répercussions sur l’ensemble de l’équipe, ses agissements étant en quelque sorte un encouragement envers d’autres hommes qui savaient que ces problèmes n’étaient pas sanctionnés.
Enfin, il convient de rappeler que Lasseter a lui-même confirmé en partie ces accusations lors d’une « prise de congé » du studio, se contentant cependant de parler de « câlins non voulus » et « tout autre geste qui auraient pu franchir la ligne ». Les studios Disney, eux, sont toujours restés discrets sur le sujet ; le groupe avait parlé « d’excuses sincères » et assuré travailler à faire en sorte que ses studios soient un environnement de travail positif, mais n’a jamais répondu aux éléments montrant une inaction de la hiérarchie et donc une impunité totale de Lasseter durant des années.

Au vu de ce passif, embaucher Lasseter semble pour le moins étrange. David Ellison de Skydance Media s’en est expliqué dans un mémo envoyé aux employés et employées. Il justifie cette embauche en désignant pudiquement les agressions et le harcèlement sous le terme « erreurs ». Selon lui, la décision n’a pas été prise à la légère et avance que Lasseter « a reconnu et s’est excusé pour ses erreurs », qu’il « a fait des efforts » pour s’améliorer.
David Ellison ajoute que lui et l’équipe de direction ont lancé une enquête via un conseil externe et ont « évalué avec soin » les éléments mis à jour, sans pour autant préciser quoi que ce soit sur le contenu des éléments en question.
Toujours selon David Ellison, John Lasseter aurait « donné son assurance » qu’il se « comporterait de manière professionnelle » à son nouveau poste.

Lasseter a lui aussi réagi, avec un communiqué :

I’m grateful to David and the Skydance team and know that I have been entrusted with an enormous responsibility. It is a distinct privilege that I will relish. I have spent the last year away from the industry in deep reflection, learning how my actions unintentionally made colleagues uncomfortable, which I deeply regret and apologize for. It has been humbling, but I believe it will make me a better leader.

I want nothing more than the opportunity to return to my creative and entrepreneurial roots, to build and invent again. I join Skydance with the same enthusiasm that drove me to help build Pixar, with a firm desire to tell original and diverse stories for audiences everywhere. With what I have learned and how I have grown in the past year, I am resolute in my commitment to build an animation studio upon a foundation of quality, safety, trust and mutual respect.

En résumé, Lasseter explique être désolé de ses actes passés, mais continue à minimiser les accusations : il avance que le malaise provoqué par ses « actions » était « involontaire » de sa part. Il poursuit en affirmant avoir réfléchi à ces faits et pense pouvoir devenir « un meilleur dirigeant ».

On peut évidemment choisir (ou non) de croire à un repentir sincère de Lasseter. Reste que son embauche 10 jours à peine après le départ de Disney pose question : le message envoyé étant qu’une personne vue comme irremplaçable ou très douée pour lancer des projets à succès ne subira finalement aucune conséquence. On voit mal comment cet exemple pourrait servir d’avertissement à d’autres personnes en position de pouvoir.

Plusieurs organisations ont réagi à cette embauche :

Time’s Up, mouvement de lutte contre le harcèlement sexuel lancé début 2018 dans la foulée de l’affaire Weinstein et du mouvement #MeeToo, insiste sur la nécessité de montrer des remords réels, de changer en profondeur son comportement mais aussi de faire amende auprès des victimes. Pour Time’s Up, embaucher Lasseter alors qu’il « n’a fait aucune de ces choses » revient de la part de Skydance à approuver tacitement le harcèlement.

Skydance Media’s decision to hire John Lasseter as head of animation endorses and perpetuates a broken system that allows powerful men to act without consequence. At a moment when we should be uplifting the many talented voices who are consistently underrepresented, Skydance Media is providing another position of power, prominence and privilege to a man who has repeatedly been accused of sexual harassment in the workplace,” the group said in a statement.

People often ask when a man who has abused his power “gets” to “come back.” There is no simple answer. But here are a few first steps:

1) Demonstrate true remorse.

2) Work deeply to reform your behavior.

3) Deliver restitution to those you harmed.

That’s the bare minimum.

Hiring decisions have consequences. And offering a high-profile position to an abuser who has yet to do any of those things is condoning abuse.

– L’organisation Women In Film,de son côté, demande plus de détails de la part de Skydance, notamment en ce qui concerne la fameuse enquête dont nous parlions plus haut et dont Skydance ne révèle rien. Women In Film avance que les personnes peuvent effectivement changer et apprendre, mais que ce processus nécessite une réelle transparence.

Lasseter’s innappropriate touching and kissing has been reported by a number of women – from colleagues to subordinates. In the statement from Skydance, David Ellison says, ‘Lasseter has been forthright in taking ownership of his behavior, apologized for his actions and has spent the past year on sabbatical analyzing and improving his workplace behavior.’ He also says that Skydance had ’employed outside counsel to investigate the allegations.’

What does this mean? For women in this industry to feel safe, we need more transparency than the above statement and we need to know what the company plans to do to ensure that safety. By saying Skydance has conducted an independent investigation and then proceeded to hire Lasseter, do they mean to suggest that they are hiring him in spite of the numerous accounts of women and colleagues? We do think that people can learn and change, and we look forward to men who model this, but true reparation requires transparency.

Women In Animation, sollicitée par le Hollywood Reporter, a pour le moment préféré ne pas commenter l’affaire.

Skydance Media travaille actuellement sur deux futurs films d’animation. Le premier, Luck, sera comme son nom l’indique centré sur la chance et son impact sur le quotidien. Il sortira en 2021. Le second, Split, ne dispose pas d’une date de lancement.

Ces projets doivent théoriquement être distribués par Paramount Pictures, mais le Hollywood Reporter souligne que la Paramount a très mal accueilli la nouvelle de l’embauche, d’autant que des réactions négatives de la part des professionnels et du public pourraient avoir un impact bien réel sur le studio. Il n’est cependant pas certain que la Paramount souhaite ou puisse remettre en cause le contrat de distribution, à ce stade.

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