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PIDS 2018 : pour le retour de Twin Peaks, David Lynch fait appel à BUF

Temps de lecture : 4 minutes

Twin Peaks

Le Paris Images Digital Summit 2018, qui se tenait la semaine passée, nous a réservé une surprise : une conférence imprévue de BUF autour de la mythique série Twin Peaks. Pour la nouvelle saison diffusée en 2017, BUF a en effet livré environ 210 plans, soit 40 minutes.

Stéphane Vogel, superviseur au sein du studio, nous a présenté sa collaboration atypique avec le célèbre réalisateur David Lynch. L’occasion de découvrir des méthodes de travail surprenantes. Deux difficultés majeures ont compliqué le travail de BUF : la grande variété des effets, et surtout l’impossibilité d’avoir accès au scénario avant de se lancer sur le projet, donc d’avoir une idée exacte du travail demandé.

Par ailleurs, Stéphane Vogel nous a confié que David Lynch a une approche très particulière des effets visuels ; il se préoccupe peu du photoréalisme, et s’implique personnellement dans le processus de fabrication, allant jusqu’à rajouter des effets sur des plans livrés : les artistes de BUF n’ont eu une idée exacte de l’utilisation de leur travail qu’en visionnant les nouveaux épisodes !
Conséquence de cette implication et du rejet de la recherche du photoréalisme, David Lynch travaille énormément au ressenti, allant jusqu’à conserver tels quels des essais de BUF, refusant toute retouche.

Twin Peaks
Stéphane Vogel lors du PIDS 2018

En pratique, la méthode de travail s’appuyait souvent sur des dessins réalisés par David Lynch, capable de coucher sur une simple feuille de papier sa vision d’une séquence de plusieurs minutes. Les croquis que nous a montrés Stéphane Vogel (et que nous n’avons malheureusement pas pu reproduire ici, Lynch étant assez secret sur les coulisses du projet) ressemblaient souvent à un enchevêtrement complexe de lignes indéchiffrables sans les explications du réalisateur. Malgré la complexité du travail à partir de ce type de référence, Stéphane Vogel a expliqué que la démarche était très agréable, laissant une place très importante à la liberté artistique des équipes de BUF. Ainsi, si Lynch avait une idée très claire du déroulement temporel de la séquence de l’explosion atomique, il ne revenait absolument pas sur le type d’éléments souvent modifié plusieurs fois chez d’autres réalisateurs (telle montagne plus à droite, tel élément du décor à revoir, etc).

Stéphane Vogel a abordé plusieurs des effets marquants de la nouvelle saison comme la « frogmoth », créature chimérique qui devait mêler corps de grenouille, bec de hibou et ailes de cigale. Nous avons pu découvrir plusieurs essais pour cette entité.

Frogmoth

Autre élément en apparence très simple : la tête du personnage de Bob. La difficulté vient du fait que l’acteur qui l’interprétait, Frank Silva, est décédé en 1995. Problème : Silva était en fait éclairagiste et décorateur ; il a joué car Lynch lui avait proposé le rôle. Il existe donc peu d’images de Frank Silva hors de son rôle de Bob, ce qui ne facilite évidemment pas la création d’une doublure 3D.

Le personnage de Laura Palmer, de son côté, offrait un autre type de complexité. L’actrice Sheryl Lee a repris son rôle, mais il fallait la rajeunir pour lui redonner l’apparence qu’elle avait au début des années 90, dans la série d’origine. La difficulté a été accrue par le fait que des scènes d’époque ont été incluses dans les nouveaux épisodes : le spectateur disposait donc littéralement d’éléments de comparaison.
Dernier point à prendre en compte : Stéphane Vogel a précisé que le but n’était au fond pas de coller de façon objective au visage qu’avait Sheryl Lee il y a près de 30 ans, mais de se rapprocher… De la vision qu’en avait David Lynch.
Au final, BUF a mêlé images clés et optical flow pour obtenir le résultat visible dans la saison 3.

Laura Palmer

L’arbre qui parle, lui, est éclairant sur les méthodes de Lynch : le jour du tournage, personne ne savait que ce personnage existait en dehors de quatre personnes. Toute l’équipe a donc joué et tourné les scènes sans savoir avec qui ou quoi les acteurs interagissaient. Cette anecdote est caractéristique de la culture du secret imposée sur ce projet.
Concrètement, la créature est issue d’une sculpture de David Lynch, et la bouche qui parle est celle du réalisateur lui-même, filmée en très haute définition.

Au final, Stéphane Vogel nous a dressé le portrait d’un projet déroutant, avec un réalisateur à la fois profondément impliqué et doté d’une profonde culture du secret, qui demandait souvent des effets et plans sans préciser le moment ou le sens de leur usage. La variété des effets, souvent utilisés dans un seul plan ou une seule séquence, n’ont pas facilité le travail de l’équipe.
Dans ces conditions, on s’attendrait à ce que le budget puisse engendrer des dépassements de frais importants. Il n’en est rien selon Stéphane Vogel, qui a précisé que le volume global, entre le devis et le résultat, a été respecté dans l’ensemble.

Enfin, face à une personne du public qui demandait pourquoi Lynch avait imposé autant de mystère jusque sur le plateau de tournage, Stéphane Vogel a répondu avec une certaines malice qu’il aimerait bien connaître la réponse lui aussi… Et qu’il faudra donc la poser à David Lynch.

TwinPeaks Season #3 – BUF Making of from BUF on Vimeo.

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