Annecy 2016 : entre protestations et excès sécuritaires, l'orange est amère

AG

Entre conférences de légendes de l’animation et projections exclusives, le festival d’Annecy 2016 a aussi été marqué par des protestations d’étudiants et professionnels de l’animation, ainsi que par le zèle de la sécurité présidentielle. Retour sur le déroulé de cette contestation.

Début de semaine : présence discrète

En amont du festival, l’AECA (Association des Etudiants en Cinéma d’Animation) et le collectif Velma (constitué de professionnels de l’animation) avaient annoncé leur intention de donner de la visibilité à une de leurs principales revendications.
L’échelon “junior” prévu dans le projet de nouvelle convention collective du secteur de l’animation est pour eux inacceptable : s’il constitue un léger progrès dans certains cas (avec hausse de rémunération), les deux entités avancent que pour la majorité des jeunes professionnels, il se traduira par une baisse des salaires minimum. Inacceptable, pour Velma et l’AECA, alors même que l’animation française se porte relativement bien et que la fameuse French Touch est régulièrement mise en avant.

Concrètement, l’AECA et Velma ont distribué des tracts, et incité les festivaliers à porter du orange pour marquer leur adhésion au mouvement.

En pratique, à l’arrivée de l’équipe 3DVF sur le festival, le mercredi, la mobilisation restait assez discrète. Quelques brassards et bandes de tissu orange, des autocollants, mais pas de mouvement massif.
Un constat prévisible : une grande partie des festivaliers vient de l’étranger, et même une mobilisation très soutenue en France aurait été “diluée”.

Autocollant
Autocollant “AECO-Velma – Anime-toi ! – apprends tes droits !” à proximité de Bonlieu

Visite présidentielle : manifestation devant le MIFA, la sécurité fait du zèle

Jeudi matin, surprise : la veille en fin de journée, une visite du Président François Hollande a été annoncée. Annonce qui a eu deux conséquences.

Tout d’abord, la présence aux abords de l’Impérial Palace (où se tient le MIFA, que devait visiter François Hollande) d’une manifestation de plusieurs syndicats et partis de gauche : CGT, FO, Solidaires, etc. Une protestation contre la Loi Travail qui s’est déroulée dans le calme : en début d’après-midi, nous avons pu constater qu’elle ne bloquait pas le passage des navettes ou voitures, et aucune violence n’avait lieu. Les CRS se sont déployés pour maîtriser certains accès (sans doute de peur que les manifestants ne cherchent à entrer dans le MIFA), mais le petit groupe de protestataires -une quarantaine de personnes environ à 13 heures- restait statique, se contentant de diffuser de la musique et de distribuer des tracts.

Manifestation

Le projet de loi El  Khomri était la cible principale de la manifestation, qui n’était donc pas liée aux mouvements lancés par Velma/AECA. En revanche, ce rassemblement a peut-être joué dans la réaction ultérieure des agents de sécurité.

Manifestation

En effet, avec l’approche de la visite de François Hollande, les contrôles avaient été renforcés : si à Bonlieu le plan Vigipirate impliquait un simple contrôle visuel des bagages, au MIFA, la situation était tout autre. Portiques de sécurité, contrôle aprofondi, détecteur de métal, le tout assuré par des officiels et non pas par les agents embauchés par le festival : on ne plaisante pas avec la sécurité du Président.
Les contrôles ont évidemment ralenti les entrées dans le MIFA, ce qui n’a pas été apprécié de tous : plusieurs entreprises présentes sur les stands nous ont indiqué que ces formalités avaient créé des retards et donc gêné la tenue de rendez-vous professionnels. Pas vraiment idéal pour un salon visant explicitement les entreprises.

Mais pour les étudiants et les soutiens du mouvement Velma/AECA, les choses se sont encore plus mal déroulé. Peut-être par amalgame entre ce mouvement et la manifestation située devant le MIFA, ou par crainte d’un coup d’éclat, la sécurité présidentielle a réagi de façon totalement disproportionnée : se présenter aux contrôles avec un signe orange ou un autocollant de soutien au mouvement était synonyme de refoulement.
Les témoignages des personnes présentes montrent que la sécurité a également refoulé des gens portant des sacs ou vêtements orange même s’ils n’avaient rien à voir avec le mouvement, et même des porteurs de badge orange, autrement dit les étudiants.
Pire, certains ont même eu leur accréditation confisquée.

Velma/l’AECA nous ont par ailleurs précisé que le service de sécurité a ratissé le MIFA à partir de 15h45, notamment dans les conférences et la salle d’attente pour les recrutements, avec à la clé expulsions et nouvelles confiscations d’accréditations.

La direction du Festival, mise au courant de la situation, a tenté d’arranger les choses : des étudiants ont pu obtenir un nouvel exemplaire de leur badge, sésame indispensable pour pénétrer au MIFA et dans les évènements du Festival.
Reste que les conséquences des confiscations ont été bien réelles : l’interdiction d’entrer au MIFA a empêché certains de participer à des séances de recrutement sur lesquelles ils comptaient pour décrocher un emploi.

Un véritable gâchis, d’autant que le mouvement “orange” ne visait que les accords de la branche animation, absolument pas la politique gouvernementale ou la loi travail. Et à aucun moment ils n’ont mis en danger la sécurité du salon ou des officiels. La sécurité présidentielle a donc “protégé” le président d’un danger inexistant, au détriment du bon déroulement du MIFA. Le tout pour une visite éclair qui, comme tout passage de politique sur un salon, relève surtout de l’opération de communication.

Coup d’éclat à Bonlieu

Le soir-même, les protestataires, étudiants mais aussi professionnels, ont organisé une action très visible le soir-même à Bonlieu, coeur du festival grand public. Alors qu’une foule compacte faisait la queue pour la projection de Comme des Bêtes, une manifestation a été organisée. Elle était prévue depuis la veille, lorsque les organisateurs ont appris la venue de François Hollande, d’autant que les informations disponibles laissaient penser qu’il assisterait à la projection. L’objectif pour Velma et l’AECA étant notamment de profiter de la présence de nombreux médias pour donner de la visibilité à leur mouvement.

Sous des slogans tels que “SPFA, arrête ton cinéma” (le SPFA étant pour rappel le syndicat des producteurs, qui souhaite l’arrivée du fameux échelon “junior”), bouts de tissu orange et banderoles ont été agités. Un discours sur les revendications des manifestants a également pu être prononcé par une membre du mouvement.

Voici quelques photos qui donneront une idée de l’évènement. On peut évidemment penser que les évènements survenus plus tôt au MIFA ont eu un impact sur l’ampleur de la mobilisation.
Certains manifestants craignant d’être blacklistés, nous avons choisi de flouter les visages.







Notons que l’organisation du festival n’a pas cherché à masquer cette manifestation : elle est bel et bien présente dans la sélection photo destinée aux médias, comme en témoignent les deux clichés suivants.

Manifestation
Ci-dessus, le grand hall de Bonlieu. A droite, la file des festivaliers faisant la queue. Les manifestants sont assis, sur la gauche.

Manifestation

Vendredi : assemblée générale

Le dernier jour du festival, enfin, une assemblée générale était organisée à proximité de Bonlieu, dans un parc. La foule était moins nombreuse que la veille, sans doute en raison de l’heure : le vendredi midi est synonyme des premiers départs.

Le rassemblement était l’occasion pour les manifestants de faire le point sur le mouvement et de présenter les actions en cours.

– Le contexte politique a tout d’abord été évoqué : pour les organisateurs, la loi Rebsamen passée il y a plus d’un an visait notamment à restreindre les conditions d’accès au CDDU (contrat à durée déterminé d’usage, qui permet d’accéder au régime de l’intermittence). Autrement dit, de réduire le nombre d’intermittents. Les conventions collectives relevant du régime de l’intermittence ont été renégociées.
Dans le secteur de l’animation, le SPFA a alors proposé une refonte complète des grilles de fonctions et salaires. Un point que Velma et l’AECA ne contestent pas, au contraire : de nombreuses descriptions de postes sont imprécises et ne correspondent pas à ce que font réellement les artistes et techniciens du secteur, en particulier dans la 3D.

La nouvelle grille proposée par le SPFA propose également un système d’échelons qui simplifierait le système : chef animateur, confirmé, junior.
Velma et l’AECA protestent contre ce dernier point : l’échelon junior serait associé à un salaire équivalent à l’actuel poste “d’assistant animateur”, et donc à une baisse de rémunération.

Pour les organisateurs de l’assemblée générale, cette approche entérinerait une pratique qui existe dans certains studios, en particulier du côté 3D : des jeunes débutants embauchés en tant qu’assistants, alors même qu’ils ne font par de l’assistanat mais de l’animation classique.
Toujours selon les protestataires, le projet actuel constituerait donc une avancée pour une partie des débutants en 3D, qui seraient mieux rémunérés, mais une régression forte pour la branche 2D.

Pour le mouvement, l’échelon junior est un moyen de faire des économies au détriment de jeunes qui sortent d’écoles souvent très onéreuses, alors même que le secteur est en croissance. Ils ont souligné la divergence entre l’évolution des salaires en CDI (dirigeants, administratifs) et ceux des intermittents.

– Les revendications du mouvement ont été rappelées : le retrait pur et simple de l’échelon junior, ou son alignement sur les minimas actuels (cette seconde option fait encore débat dans le mouvement).

– Il a été rappelé que le secteur de l’animation est très peu syndiqué, et que beaucoup de personnes du secteur sont peu au courant des évolutions légales, notamment au niveau des conventions collectives.
Deux acteurs majeurs coexistent : le SPIAC-CGT (Syndicat des Professionnels des Industries de l’Audiovisuel et du Cinéma) et le SNTPTC (Syndicat National des Techniciens de la Cinématographie et de Télévision).
Ces deux syndicats étants très majoritaires, leur accord est indispensable pour signer un accord. La CFDT, de son côté, est très minoritaire et a donc un poids faible.
En l’état, les deux syndicats majoritaires sont opposés au système d’échelon junior.

– Les organisateurs ont insisté sur le fait que leur mouvement ne se résume pas qu’à des étudiants, et que des professionnels sont également impliqués.

– En ce qui concerne l’organisation et les projets futurs, l’AECA a été mise en place après la première assemblée générale sur Paris. Elle n’a pas encore le statut d’association (pour cause de manque de temps ces dernières semaines) et a vocation à s’élargir à d’autres problématiques, en particulier la hausse continue des frais de scolarité dans les écoles.
Autre manque souligné : l’aspect juridique n’est quasiment jamais enseigné dans les écoles, par exemple en ce qui concerne  les contrats, statuts, le droit à l’image, etc. Un projet est en cours avec l’Association française du cinéma d’animation (AFCA) pour organiser des tables rondes et conférences sur ces sujets.
En bref : l’objectif de l’AECA sera de fédérer les élèves des écoles, de faire “front commun” sur les problèmes qui touchent tous les élèves et jeunes professionnels.

Dans cette optique, l’AECA souhaite disposer de relais dans toutes les écoles pour servir de relais auprès des autres élèves, notamment pour que ceux-ci connaissent mieux leurs droits. En particulier, l’AECA manque de contacts à l’ESMA et à Emile Cohl.
D’une façon plus globale, l’AECA est en recherche de volontaires, qui pourront contacter l’association via sa page Facebook.

Du côté des professionnels, la page Facebook Velma pose des questions de droits (puisque Velma est un personnage de la série Scoubidoo).
L’idée serait donc de mettre sur place un système plus formaliser, une sorte de guilde de l’animation, à l’image de ce qui se fait aux USA, qui rassemblerait étudiants et professionnels. Cette guilde serait “une porte d’entrée vers les syndicats et un organe de communication et d’information”, notamment sur les droits des professionnels, les contrats, les pratiques illégales de certains studios etc.

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Le début d’une évolution profonde ?

L’édition 2016 du festival d’Annecy aura donc été marquée par la contestation, un fait assez inhabituel pour l’évènement. On regrettera évidemment les réactions du service de sécurité présidentiel, totalement disproportionnées au regard d’un mouvement pacifique qui restait discret et ne gênait en rien l’organisation du MIFA, pas plus que la venue du Président.

On soulignera enfin que ce mouvement pourrait marquer le commencement d’une vraie évolution du secteur, en particulier si le projet de guilde se
concrétise et parvient à prendre de l’ampleur. Un sujet qu’il faudra donc suivre de près : nous vous tiendrons bien évidemment informés des évolutions de ce côté.

Pour plus d’informations

– la page facebook Velma de Troy ;
– la page de l’AECA.
On y trouvera en particulier davantage de détails sur les revendications des deux collectifs et sur l’échelon “junior”.

Si vous souhaitez témoigner ou apporter un complément d’information, n’hésitez pas à le faire en commentaire ou en nous contactant à info -at- 3dvf.fr.

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