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Travailleurs, travailleuses, on vous spolie ! - Juin 2008

Nous voila à la fin de ce mois de Mai, rendez-vous annuel des revendications sociales et salariales.
Il est donc tout naturel pour moi d'aborder dans cet édito la question des salaires en France dans les métiers de l'infographie 3d.
Vous pourriez me considérer mal placé pour parler du sujet puisque je suis expatrié en Californie depuis 5 ans, mais je n'ai cessé de me maintenir informé à ce sujet et je continue à entretenir énormément de relations avec mes anciens collègues et amis en France avec lesquelles le sujet revient souvent.
De plus l'envie du revenir en France à moyen terme n'a pas encore cessée et ce sujet reste important dans la perspective d'un retour.
Bon voila pour la justification, abordons désormais la question de fond :

Pourquoi la politique salariale des métiers de l'infographie en France est-elle au point mort ?


Tout d'abord pour bien centrer le sujet je vais focaliser sur les salariés et non sur le statut d'intermittent du spectacle ni celui de Free-lance, même si je vais évoquer ces deux statuts dans mon argumentaire.

Par point mort j'entends le fait que les salaires d'entrée pour les juniors n'ont fait que stagner voir parfois diminuer depuis 15 ans. Le plancher du SMIC est commun a beaucoup de débutant, certains commencent même à travailler après avoir essuyé des périodes de stages de 4 à 6 mois avec une rémunération ne couvrant pas le prix d'une chambre dans la région parisienne. Commencer aujourd'hui à travailler pour 1500-1800 euros brut n'est pas rare. Je m'estimais moi même heureux de pouvoir être en CDI a 2000 euros par mois il y a de ça 7 ans, mais déçu de ne pas avoir perçu d'augmentation deux ans après.
Même dynamique pour les seniors, nombreux sont ceux qui ne touchent guère plus de 2500 euros brut après 5 ans d'expérience.

La question de la progression salariale se pose tout autant, que l'on commence bas pourquoi pas, mais ne pas voir son salaire décoller n'a pas de sens. Je vais essayer d'apporter a ces questions quelques éléments de réponses et en les développant point par point.

Au préalable, il est nécessaire de briser un tabou concernant la communication autour des salaires, le problème semble beaucoup moins tabou outre atlantique ou outre manche quant a ce que les salariés puissent échanger le montant de leur salaire en fonction de leur expérience. Je vous invite donc dans le forum à ne pas hésiter a exprimer vos salaires, vos attentes afin que la discussion soit le plus honnête possible.
Pour ma part je ne vois aucun inconvénient à évoquer mon parcours salarial dont je donnerais les détails sur le forum.


Les charges pesant sur l'entreprise étant plus élevées en France que dans de nombreux pays (USA et Angleterre) sont elles la cause de ce marasme ?

Et bien faisons un petit cas d'étude à ce niveau là entre les USA et la France puisque ce sont deux sujets que je connais. Je vous invite dans le forum à débattre de la question si vous avez eut une expérience en Angleterre, en Espagne ou tout autre pays...

En France
Un employé a 2000 euros brut touchera 1500 euros net, lâchant donc 500 euros de charges salariale à cela il faut rajouter l'équivalent du net : 1000 euros de charges patronales pour atteindre le coût pour l'entreprise s'élevant à 3000 euros. nous sommes donc à un net égal à deux fois la masse salariale.
Soit 50 % de charges.

En Californie
Sur une paye d'entrée a 4000 dollars , le salarié percevra 2600 dollars ( si il est célibataire , les couples mariés et ayant des enfants de surcroît ont des abattement fiscaux avantageux). Il faut rajouter des charge patronale pour établir une couverture sociale (santé et chômage, ce qui est très courant dans les studios) de 400 dollars environ. 2600 dollars net pour une masse salariale de 4400 dollars.
Soit 41 % de charge.

Auquel il faut, si on est précautionneux, déduire environ 8 % de son net pour cotiser à un fond de retraite. Mes sources sont issue de mes fiches de paye :)

Alors oui, les entreprises françaises payent plus de charges et la part des charges patronales étant élevée on perçoit que c'est surtout au frais de l'entreprise, mais dans le fond pour payer une personne 2000 euros ou dollars l'entreprise doit aligner une masse salariale sensiblement équivalente a une entreprise en Californie. Et dans les deux cas les entreprises US ou Françaises bénéficient d'avantages fiscaux pour les jeunes entreprises.
Il me semble donc assez simpliste de toujours brandir les charges comme la raison centrale de la stagnation des salaires.


Les budgets seraient trop faibles ?

Je vais essayer à ce niveau de ne pas généraliser mais bon nombre de boite aux épaules assez larges disposent de budgets venant des USA, du Japon ou de Grande Bretagne. Et quand bien même, une part importante des entreprises françaises générant les budgets de la publicités font parties du CAC 40. Tout est affaire de marge et souvent l'implication d'agence de pub vient réduire les budgets au minimum. En ce sens on peut donc faire face à toutes les situations. Les budgets dans le domaine du jeu vidéo peuvent être aussi très conséquents et même désormais pour le long métrage d'animation la France commence à jouir de budgets confortables.
Toutefois les plus gros budget films n'hésitent pas non plus à embaucher des jeunes sortis d'école au SMIC au lieu d'offrir des salaires plus appropriés en proportion à leur budget et à leur marge.

A ce propos j'ai pu observer lorsque je validais les budgets au sein de Blur en tant que superviseur, que certain de nos concurrents français obtenait les projets en proposant des budgets tout juste inférieur de 5 %. Toutefois les salaires de l'entreprise en question pour autant que je sache n'ont jamais effleurés ceux de Blur, et Blur n'est pas une entreprise dont on peut dire qu'elle n'offre pas un travail de qualité. Autant dire que les marges bénéficiaires étaient tout simplement très élevés pour le concurrent français alors que cela n'était pas dans la logique de blur qui est une société qui préfère partager l'excèdent de sa trésorerie (j'ai reçu chaque fin d'année un bonus conséquent pour mon travail).

A quand la publication des comptes auprès des employés pour pouvoir sereinement décider d'un partage des gains ou justifier d'une période de disette annoncée ?

Je dois ajouter un bémol, la concurrence est importante dans les plus petites boites et nombre d'entre elles frisent avec les salaires les plus bas, récupèrent du travail en cassant les prix, débordent du cadre légale en réclamant des heures supplémentaires non payées. Autant de situation qui plombe le marché, mais qui sont leur seule voie pour s'établir si elles n'ont pas de financement important à la création de l'entreprise.
Du point de vue de l'employé cet investissement peut être acceptable dans la mesure ou on lui offre de s'associer au succès de l'entreprise et donc de pouvoir percevoir un retour si la boite finie par percer et devenir lucrative. Mais encore une fois le fait que ces entreprises se multiplient sans fin tire l'ensemble du secteur vers le bas.


Le marché du travail est saturé ?

Alors là, forcement, je vais avoir du mal à dire le contraire, le nombre d'étudiants débarquant sur le marché est faramineux et s'ajoute à un nombre croissant d'autodidactes. Le développement des écoles et autres formations de 3d a littéralement noyé le marche, même si cela a offert des débouchés aux pros pour gonfler leur revenu ou totalement se recycler dans le professorat, l'effet sur les salaires semblent avoir été globalement négatif. Cette affluence permet à de nombreux recruteurs peu scrupuleux de jouer sur la corde de la passion et de proposer un travail dans l'industrie du rêve pour un salaire de misère. Tant que quelqu'un sera toujours prêt à accepter et disposant de compétences suffisantes.
Cette spirale par ailleurs a tendance à amoindrir la qualité des productions sur le moyen terme.
Cela dit le tableau n'est pas si noir, la quantité de travail a augmenté, certes pas assez pour absorber tous les demandeurs d'emplois, mais suffisamment pour ralentir la machine: Par exemple de 2004 à 2005, la masse salariale globale a subit une hausse de 40% (de 30 ME à 43 ME) dont 61 % de hausse sur les intermittents.

Source: http://www.animation-france.fr/telechargements/PREZSPFAFITA.ppt#5

Je suis toujours frappé par le manque d'informations des nouveaux venus dans le métier concernant les conditions de travail et les prétentions salariales (c'était mon cas à l'entrée sur le marché). A ce titre je conseille à tous de jeter un oeil sur la convention collective qui régie le secteur et aligne une grille de salaires minimum suivant les secteurs du métiers. Cette convention est étendue donc applicable a tout le secteur.

http://www.animation-france.fr/telechargements/convention_collective.doc

Il est décisif de ne JAMAIS accepter d'offre inférieures à celles préconisées dans ce document, et encore je trouve ces salaires minimum très bas. Que ce soit dans l'intermittence ou dans le salariat accepter une rémunération extrêmement basse c'est creuser sa tombe, jusqu'à ne plus pouvoir envisager la revalorisation de son salaire sous peine d'être remplacé par quelqu'un de moins cher.
A quand l'infographiste qui paiera une boite pour avoir la chance de faire partie de la liste des crédits a la fin d'un film ?


Le tabou de l'augmentation

Un dernier point important est donc la sacro-sainte demande d'augmentation. A ce niveau, mon départ aux USA fut une vraie claque. La rétribution du travail au sein de Blur Studio était automatique: à la date anniversaire de l'embauche la boite proposait une augmentation, sans même avoir a solliciter un entretien. Concernant Dreamworks la négociation fait partie de chaque renouvellement de contrat ( un contrat incluant un ou deux films).
Ce n'est pas une question tabou et l'entreprise ne rechigne pas à fournir des augmentations motivantes (ma première augmentation au sein de Blur fut de 30 %, le pourcentage le plus élevé de ma courte carrière). Ces augmentations ont pour effet direct d'établir de la confiance entre l'employé et l'entreprise et que cette manière d'appréhender les augmentations soit rare en France est affligeant. C'est pourtant une des clés de la cohésion d'une entreprise que d'être capable de conserver ces meilleurs employés sur le moyen et le long terme.
Au lieu de ça l'employé en est souvent à se demander dans son coin si la demande d'augmentation qu'il vient de rédiger maladroitement et qu'il va remettre à son patron va lui mettre doucement un pied en dehors de l'entreprise ou si par chance il percevra la moitié des 10% espérés, ou même le tiers, c'est déjà ça...


Bilan

Alors voila je trancherais pour une petite part de responsabilité pour les charges patronales et salariales, une grosse part pour la démographie du marché qui a encore du mal à fournir du travail pour chaque artiste, et enfin un problème de mentalité concernant le rapport entre l'entreprise et l'employé, et ceux malgré un engouement général des employés pour ce métier passion. Cet engouement au lieu d'être encouragé par une valorisation du travail se trouve exploité, la chance de pratiquer un métier passion se substitue à ce que ce travail soit suffisamment rémunérateur pour nourrir sa famille, et capitaliser pour l'avenir.

Bien entendu je n'ai même pas évoqué ici le problème des heures supplémentaires non payées, des boites qui par manque de trésorerie prennent comme première soupape de sécurité la liberté de ne pas payer leurs employés pendant des mois (il ne s'agit pas de cas isolés, les témoignages dans ce sens abondent).

Je crois que le seul moyen que les choses puissent évoluer dans le bon sens serait que l'on voit naître un syndicat tel qu'il en existe en Californie dans l'industrie. Oui, je suis syndiqué dans ce pays communément perçu comme ultra libéral que sont les USA alors que je n'en n'avais pas la possibilité en France. Que cette association ou ce syndicat puisse oeuvrer pour le bien des employés de notre secteur, en les informant, leur offrant un conseil, que les entreprises comme les futurs employés s'efforcent à pratiquer les barèmes sur les minimas salariaux de la convention collective, qu'une solidarité puisse s'exprimer plus fortement entre les employés et que cela puisse aussi bénéficier aux entreprises en leur offrant des réseaux soudés. Le tout afin que le secteur reprenne une direction ascendante, offrant des productions de qualités dans tous les secteurs.

Mon souhait est-il si utopique que cela ? Et si nous décidions tout simplement de commencer à mettre cela en oeuvre, maintenant ?


PS : Il est possible que mon regard soit biaisé, que je n'ai pas perçu la véritable direction que prenait le court des choses, que je n'ai pas tous les éléments d'informations en main, ou que je ne sois tout simplement assez objectif.
Donc n'hésitez pas à rectifier mes dires, à apporter vos propres témoignages dans le forum. Je serai très intéressé aussi de pouvoir lire ce qu'en pense les entrepreneurs.

Pour cela je vous incite fortement à jouer franc jeux, u
ne bonne idée serait de se présenter en indiquant:
-votre secteur d'activités : jeux vidéo, effets spéciaux...
-votre statut : intermittent, CDD, free-lance
-votre localisation : pays, ville
-votre expérience en nombres d'années
-votre formation : école / autodidacte
-votre premier salaire et votre salaire actuel


 

Sébastien Chort


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